Matali Crasset est designer industrielle de formation. Elle collabore depuis plus de vingt ans avec des milieux éclectiques, allant de l’artisanat à la musique électronique, en passant par le commerce équitable et le textile. The Concrete Family a le privilège de collaborer avec elle depuis l’aube du projet « Le Pavé Parisien ». Retrouvez la retranscription de nos derniers échanges avec Matali Crasset, autour de son approche de la conception-produit et du design.

 

Matali Crasset – crédit photographique : Julien Jouanjus

La pré-campagne de The Concrete Family est sur les rails ! Nous avons lancé un décompte jusqu’au 19 avril, date du démarrage de la campagne de financement participatif sur la plateforme française KissKissBankBank. En s’inscrivant à notre newsletter, nos soutiens pourrons bénéficier des 100 premières enceintes connectées en béton « Le Pavé Parisien » à un tarif préférentiel, en pré-vente. Pour puiser des sources d’inspiration pour la suite du développement de son projet, The Concrete Family est allé à la rencontre de Matali Crasset, marraine de la première heure.

Pour Matali Crasset, le produit ne doit pas être l’unique centre de l’attention du porteur de projet :  » Il faut aussi créer son contexte de développement, trouver des interlocuteurs dans les différents secteurs ainsi que des partenaires. Le projet va ainsi rester malléable et en fonction des partenariats noués, être orienté. Il y a un corpus à créer autour du son et du béton.  » Pour Matali Crasset, la première orientation doit être la suivante :  » Faire vivre l’histoire, un projet très simple et appropriable.  » Les projets plus complexes arriveront dans un second temps.

Tous ces éléments sont un socle qui va permettre de gagner en expertise sur son secteur d’activité et sur son produit.

La lente itération du hardware

 » Le béton, tout le monde peut en faire. Tu peux faire la différence uniquement si tu parviens à lui faire dire des choses que les autres ne peuvent pas lui faire dire.  » – Matali Crasset

Le Pavé Parisien The Concrete Family - Photography by Alexey Blagutin

Le Pavé Parisien – The Concrete Family – crédit photographique : Alexey Blagutin

Le hardware, physique, à la différence du software, immatériel, ne va pas bénéficier de la même flexibilité ni de la même capacité d’évolution rapide.  Pour Matali Crasset, on peut toutefois avoir la même approche avec le design-produit.

The Concrete Family : Matali, dans tes interviews sur France Culture, dans ton approche du design, tu dis que tu ne passes pas par le dessin. C’est étonnant, quand la plupart des designers passent systématiquement par cette technique. Nous pensions recevoir des croquis de ta part, mais tu n’as pas du tout fonctionné comme ça.

Matali Crasset : Avant de commencer à dessiner, il faut déjà trouver la logique, l’articulation du projet. Le dessin n’est qu’une des matérialisations possibles.

TCF : Tu fais référence au numérique, au fait que l’on puisse être très itératif. Pourtant, avec l’objet il y a une forme d’inertie…

MC : Dans le design d’objet, tu peux avancer grâce à toi seul. Puisque tu es toi-même utilisateur, les gens avec qui tu travailles le sont aussi. Les premiers repères sont faciles à obtenir mais il faut être capable d’interpréter ce que disent les autres. Tu dois t’aider de leur retours tout en gardant tes convictions. Le tri se fait via ton filtre. Tu as ta propre manière de concevoir ton univers et celui de ton projet. Ta singularité, c’est ta trame, ton « tamis ». Toutes ces informations que tu récoltes arrivent dans ce tamis. Ne doit rester en définitive, à la surface de ton tamis, que ce qui correspond à la direction que tu voulais donner.

 

Matali Crasset – crédit photographique : Julien Jouanjus

 

TCF :  Quand j’essaye de définir la manière dont nous avons travaillé, je vois que tu as toujours poussé pour que nos produits, nos idées, notre façon d’avancer soient de très haute qualité. Tu nous as poussé à appréhender l’essence-même de notre intuition. J’ai eu l’impression que nous devions passer par certaines étapes d’incertitudes pour finalement tenir debout…

MC : Parce que tu travailles avec une matière qui s’exprime d’une façon et pas d’une autre. Il y a une orientation à donner au béton pour que ça devienne un objet de qualité. Le béton, tout le monde peut le faire. Tu peux faire la différence uniquement si tu arrives à lui faire dire des choses que les autres ne peuvent pas lui faire dire.

Il est aussi capable du meilleur comme du pire. Ce qui est certain, avec ce matériau, c’est qu’il permet une grande amplitude d’expressivité, donc, ça peut aussi bien donner du Tadao Ando,un artiste minimaliste qui travaille énormément la texture, chez qui tout est expressif…. Ou du Oscar Niemeyer. Là le matériau est fluide, organique…

Entre ces deux extrêmes là, il y a plein de possibilités. C’est toi qui choisis ce que tu en fais, ta manière de travailler le béton est l’expression-même de ce que tu veux dire.

De la sophistication du béton brut

MC : La sophistication du béton, ce sont ses bulles, ses irrégularités qui apparaissent au moulage. La forme peut être sophistiquée, mais lorsqu’il s’agit de la texture, l’idée c’est que ça soit assez brut d’aspect. Il doit refléter des imperfections, une forme de vibration. Avec le béton, il se passe toujours quelque chose même si tu fais des pièces à répétition selon des procédés identiques. Il aura chaque fois une expression un peu différente de la précédente. C’est certes une formule industrielle mais il y a cette notion derrière que ça reste un mélange… Un mélange somme toute assez simple.

TCF : Un peu comme de la cuisine…

Béton VS Nature

TCF : Un site référence tous les bâtiments brutalistes… Un livre est sorti sur le brutalisme en béton… Tu sens que l’être humain a besoin de poser le fait qu’il existe et qu’il domine les éléments. Le béton étant un matériau minéral, c’est de la pierre reconstituée, tu recrées un cycle naturel, ancré dans l’histoire même des éléments…

MC : Il est minéral, mais il est quand même orienté vers l’idée de créer de l’artificiel. Ce n’est pas la nature qui pousse sur le béton, il est opposé à la nature. Il y a peut être une nouvelle façon de faire cohabiter les deux… Le béton est fortement connoté comme étant un élément « non-naturel » dans l’inconscient collectif, bien qu’il s’agisse de la reconstitution d’un minéral. On l’a plutôt vu arriver dans le bâtiment. Maintenant, on le voit arriver dans les intérieurs. Toutefois, si l’on veut garder la nature-même du béton, il faut qu’il soit d’une certaine couleur. S’il est teinté ou travaillé trop lisse, il n’est plus reconnaissable en tant que béton.

Je suis allée en Angleterre. J’y ai trouvé une dizaine de livres récemment sortis qui traitent de l’architecture « béton ». Quelque chose est en train de se passer. On est dans une période où il y a moins d’engagement, tout se ressemble un peu. On a besoin de choses qui sont posées, qui s’imposent. Ce que j’aime dans le béton, c’est qu’il exprime quelque chose de brut. Dans l’architecture brutaliste, c’est la même chose. Elle s’impose. Elle impose le fait que l’homme a eu besoin de construire des choses. Parfois vite. Le Pavé Parisien, c’est son histoire. Vous avez construit quelque chose qui s’impose, avec un usage décalé du béton.

Le Pavé Parisien, un objet minimaliste qui prend son temps

TCF : Qu’est-ce qui t’a plu dans le projet The Concrete Family ?

MC : J’avais déjà un intérêt pour le béton. J’ai travaillé sur des lampes en béton. Quelque part, de la technologie vient s’immiscer dans le projet. Ce qui est intéressant là, c’est la relation à la technologie. L’objet – le Pavé Parisien – appelle à l’essentiel, il est minimaliste. Mais ce minimal vient renforcer la sensation de qualité de l’objet. C’est comme pour le travail effectué sur les platines vinyles rééditées d’après les codes d’antan. Ce n’est plus intéressant d’automatiser le retour du bras de la platine. C’est à toi d’actionner la chose, tu es actif, tu choisis… Le temps à son importance. Cette notion de temps est à reconsidérer alors qu’on a plutôt fait l’inverse et accéléré le temps, jusqu’ici.  Pour autant, certaines choses ne peuvent pas être comprimées ou déléguées. Après, tu ne peux plus apprécier les choses, tu ne peux plus être dans le présent, si tu délègues à la machine.

 

Matali Crasset et son travail sur des lampes en béton. Crédit photographique : Simon Bouisson, courtesy of Concrete LCDA

C’est pareil avec le son. Tu peux en faire beaucoup de choses. Mais si tu veux apprécier la musique il faut donner de son temps. J’ai rencontré un illustrateur qui aimait beaucoup la musique… Il a choisi son travail pour avoir le temps d’écouter de la musique, chez lui, seul, au calme. Ce sont des choix de vie autour du son.

Le Pavé Parisien, en décalage avec la surenchère hi-fi

Pour en revenir à la technologie, ce qui est intéressant dans le projet The Concrete Family, c’est que la technologie ne vient pas s’imposer. Dans l’univers de la hi-fi, il faut avoir « quelque chose de plus » que les autres. Être plus gros, plus fort… Mais dans votre projet, au contraire, c’est la juste mesure qui compte. La juste mesure dans l’espace, la compacité, la juste mesure dans l’esthétique…

Les choix qui ont été faits ici, pour ce projet, viennent en décalage de cet univers où il existe une surenchère. Tu as fait un pas de côté. Tu as fait le choix de ne pas éblouir. Les objets d’aujourd’hui doivent faire « waouh ». Le Pavé Parisien ce n’est pas un objet effet « waouh », il ne dit pas de son possesseur :  » Je suis plus riche que l’autre « , il propose une autre façon d’aborder les choses.  Ce monde avait besoin d’évoluer, de se renouveler. De proposer des nouveaux modes d’écoute pour retrouver le plaisir de partager la musique ensemble.

TCF : Sur la question du pas de côté, ce n’est pas justement ça ta façon de guider tes collaborateurs ?

MC : Oui, la façon de trouver sa singularité, ce qui va permettre à un produit d’être reconnaissable par les autres. Une singularité pour une singularité ça ne sert à rien. Ça doit être un code de rassemblement.

TCF : J’allais ajouter que dans les ambitions de TCF, il y a aussi l’idée de créer des enceintes d’extérieur. Il y a quand même un aspect mieux-disant par la taille…

MC : Mais là ça devient un marqueur, un signe pour que les gens se rassemblent… Ce n’est pas le plus gros pour le plus gros. Si ça devient un signe pour que les gens se mettent autour, il y a une motivation à ce que ça ait une « taille ». Mais la taille ne sera pas exploitée pour dire  » J’ai de la valeur « .

Propos recueillis par Pierre-Axel Izérable
Nos sincères remerciements à Matali Crasset !